Dans son encyclique Magnifica humanitas, le pape Léon XIV, installé sur le trône de Saint-Pierre depuis plus d’un an, met en garde contre l’intelligence artificielle qu’il invite à « désarmer », sans quoi notre société sombrerait dans une déshumanisation accrue marquée par l’émergence de nouvelles formes d’esclavage. Le Saint-Père est évidemment dans son rôle et dans la continuité historique d’une institution freinant, parfois à raison, parfois à tort, toute forme de progrès. Pourtant, à moins d’un improbable coup d’arrêt planétaire, dont on ignore d’ailleurs par qui il serait décidé ou imposé, et sûrement pas du fait d’une Eglise au pouvoir déclinant, il faudra composer avec l’omniprésence de l’IA.
Bien sûr, il ne fait plus guère de doute que celle-ci transformera l’homme dans ce qui le façonne et le caractérise : son génie autant que sa démesure, sa capacité de mémorisation, sa représentation du monde, ses rapports de domination, ses activités parfois routinières jusqu'au travail qui lui assure les conditions financières de sa survie. Ce défi aux confins de la philosophie et de la vie pratique devrait hanter chacun d'entre nous, peut-être pas autant que la question de la mort ou du temps qui passe, mais nous impose d’être à la hauteur des enjeux, individuellement et collectivement, afin au mieux de façonner la révolution à l'oeuvre ou au pire nous adapter afin au moins de ne pas trop perdre la partie.
Individuellement, si l'homme se refuse d'être une meilleure version de lui-même, il sombrera dans l’assistanat, c’est-à-dire dépendant d’une soumission nouvelle, en plus d’être déjà perfusé d’aides en tous genres. Collectivement, une généralisation de ce scénario risquerait fortement d’accélérer la décadence qui prendrait pour traits une société de zombies toujours moins capables d’écrire, de compter, de se projeter, simplement d'exercer une activité professionnelle. Dans cet espace, la barbarie, aiguillonnée par l’ignorance, finirait par triompher et ce serait la victoire finale du « tous contre tous », la guerre généralisée, l’apocalypse et l’avènement possible du « technofascisme ». Et la fin de l’homme dans ce qu’il a de plus précieux : son humanité.
Heureusement, à rebours de cette option, il reste à l'homme l'option d'accompagner l’évolution en s'appropriant les avantages que permet la machine ou, combat peut-être vain, être meilleur qu'elle en se reconnectant avec ce qui fait son essence. En d'autres termes, il devra donc renouer avec son génie et sa grandeur, sans quoi une intelligence artificielle sans garde-fou le remplacera, tant dans le milieu professionnel – pensons entre autres au journalisme, aux services à la clientèle et même à la médecine -, que dans la sphère privée - où, déjà, des applications permettent d'être en couple avec des partenaires virtuels.
A chacun donc, à l'heure où la décivilisation gagne du terrain, de se responsabiliser après des années de laissez-faire, de s'approprier des vertus supérieures, de maîtriser les événements de sa vie, mais aussi d’acquérir une capacité d’analyse des enjeux, une éloquence qui ne saurait faire fi d’une réappropriation du langage, une liberté de pensée non soumise aux tentaculaires algorithmiques et une culture générale solide permettant de briller en société - qu'on se rassure, ce n'est pas à court terme que des puces omniscientes seront implantées dans nos cerveaux. Et si ce défi ne parle pas, que chacun au moins, dans une logique très égoïste cette fois-ci, comprenne qu'il est dans son intérêt de se mettre dans la position de ne pas être le premier à être remplacé par l'IA.
Pour relever le défi, nous devrons donc revaloriser, dès le plus jeune âge, les savoirs, les émotions et les attitudes qu’aucune intelligence artificielle ne pourrait totalement acquérir. Bien que l’actualité ne pousse pas à l’optimisme, il reste bien cette note positive : jamais aucune d'entre elle ne parviendra à remplacer les actes de bravoure ; aucune impression en 3D ne pourra rivaliser avec les cathédrales ; aucune fragrance artificiellement fabriquée ne dégagera d'effluves plus douces que le parfum des fleurs qui éclosent sur nos chemins de pèlerinage et sentiers de randonnée ; l'intelligence qui résoudra les conflits mondiaux n’est pas encore arrivée et les hommes continueront de façonner le monde, pour le meilleur et pour le pire.
Contrairement à ce que sous-entend Leon XIV dans son encyclique, la déshumanisation et ses conséquences, dont la guerre, ne viendront pas de l’intelligence artificielle, qui ne fera que renforcer des tendances à l’oeuvre, mais d’avoir fait croire à l’homme que sa propre intelligence était devenue superflue. Et si tout ceci semble fort logique et banal, mais écrit sans l'aide d'une IA, concluons que la montée en puissance d’une forme intelligence ne devrait définitivement signifier qu’une autre s’éteigne, mais au contraire qu’elles se renforcent.
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