jeudi 14 décembre 2017

Le sage et le guerrier du crépuscule à l'aurore

Petite réflexion philosophique rédigée entre Rome et Paris,
au cœur de notre civilisation,
où les hommes ont été capables de génie
et que menace désormais la destruction

Lorsque le ciel s’assombrit, non pour laisser place à l’envol de la chouette de Minerve au crépuscule – selon la belle formule de Friedrich Hegel –, mais par la percée de nuages qui s’amoncellent pour recouvrir la civilisation d’un manteau menaçant, la question philosophique de l’être au monde – ou de l’être face au monde – devrait naturellement se poser.

Or, qu’observe-t-on, sinon une fuite en avant de l’Occident dans le nihilisme mercantiliste – et donc dans l’avoir obsolescent –, symbolisé par la panthéonisation de vedettes du « show biz » ou la course au dernier smartphone, et dans l’abrutissement qui l’accompagne, matérialisé quant à lui, entre bien d’autres phénomènes, par les rythmes binaires d’un « like » sur Facebook, d’un « set » de DJ, d’un « shot » de vodka, d’un coup furtif avec un(e) « sex friend » ou d’un « clic » sur un appareil photo devant une œuvre d’art qui mériterait davantage de dévotion – et ne parlons pas du « selfie » ?

Si l’Occident court aujourd’hui à sa perte, ce n’est pas tant en raison de son remplacement par une civilisation qui n’a pas renoncé à son expansion spatio-spirituelle, que par la propre incapacité et le manque de volonté de ses forces vives à défendre et à enrichir l’héritage des siècles marqués par le génie  gréco-romain (qui a enfanté la démocratie – excusez du peu –, le droit, la science, mais aussi une esthétique et une idée de la Beauté) et le christianisme (tempéré par l’humanisme qu’il possédait en ses germes). Dans un espace où l’on a tué Dieu et où l’on ne croit plus en l’au-delà, au profit du « culte du moi », la réflexion philosophique permet d’apporter quelques modestes réponses sur notre rôle dans l’univers et notre enracinement dans le cheminement des siècles.

Au milieu des ruines, dont le fracas rend assourdissante la mélodie d’un monde qu’ont su enchanter les notes de Mozart et dont l’amoncellement rompt avec l’harmonie des grands récits (homérique, biblique…), deux attitudes s’offrent donc à l’être qui refuse de patauger dans la mare aux médiocrités et qui entend s’élever au-delà de celle-ci par une approche philosophique : la sublimation héroïque des sens par des comportements que l’on estimera supérieurs (honnêteté, fidélité, honneur…) d’une part et la réflexion nourrie par la contemplation des vestiges de notre civilisation d’autre part. L’Homme doit aujourd’hui ambitionner la réconciliation de ces tempéraments qui renvoient respectivement à l’éthique du guerrier et à celle du sage, soit ses deux rôles intemporels dans l’univers. En tranchant ainsi avec la jouissance facile et immédiate de la société liquide – microcosme de l’homo numericus –, il trouvera la clef de sa réalisation personnelle dans le monde et cheminera conséquemment vers le bonheur.

« Est digne de la vie celui qui, tous les jours part pour elle au combat », écrivait joliment Friedrich Nietzsche. Encore faut-il trouver le sens de celui-ci. Le combat au quotidien doit être à la fois introspectif, c’est-à-dire une quête intérieure, et tourné vers le monde, dans la défense des valeurs communes. Dans le premier cas – « la victoire sur soi-même est la première et la plus glorieuse », écrivait Platon –, il s’agit de retenir ses réactions les plus viles et irréfléchies, de nourrir une esthétique comportementale – qui est la meilleure façon de se respecter et de se faire respecter –, de domestiquer les « passions tristes » (telles que décrites par Spinoza) ou de faire primer la qualité sur la quantité. Dans le second, il consiste à lutter pour la préservation notre identité civilisationnelle partout où elle déploie son génie et à combattre les forces relativistes ou hostiles qui entendent l’anéantir.

La contemplation, à différencier du vice de la paresse (chère à Paul Lafargue), mais à rapprocher de l’oisiveté perçue comme mère et condition de toute philosophie (selon Thomas Hobbes), consisterait quant à elle à se créer des espaces de méditation, d’inspiration et de réflexion grâce à la culture (peinture, grande littérature, musique…), seule à même, dans un monde dénué de transcendance – quoique l’homme est un être métaphysique, sait-on mieux depuis Schopenhauer, et en nourrira toujours l’aspiration –, de redonner un sens à la vie et d’en surmonter les épreuves, de se parer des vertus de la prudence (la phrônesis aristotélicienne), de s’ancrer dans la tradition, de tisser du lien entre les générations, de toucher à l’universel à partir du particulier et, parce que la sagesse conduit à souhaiter la paix, de créer des passerelles entre les cultures – par le surpassement notamment du livre unique.

L’être à la quête de cette double exigence comme éthique de vie nourrit forcément une vision élevée des rapports humains. Chez lui, l’amitié est perçue telle que l’envisageaient les mousquetaires (Dumas) réunis par la devise apocryphe « un pour tous, tous pour un » ou encore par les combattants de la Saint-Crépin (Shakespeare). A cette aune, la force des rapports se mesure au sens du sacrifice dans les combats communs et non dans la bassesse si actuelle des trahisons et des réconciliations successives - mais peut-on en vouloir aux contemporains alors que la Bible nous a donné le mauvais exemple avec le retour du fils prodigue ou l’autre joue tendue ? L’amour se pare quant à lui des vertus littéraires par lesquelles n’ont valeur pour les hommes que les femmes ayant les atours de l’héroïne de roman à propos de laquelle, comme l’écrivait Dante, on peut « dire ce qui jamais ne fut dit d’aucune » - et pour les femmes n’ont d’intérêt que les hommes capables d’esprit chevaleresque (galanterie, courtoisie, défense de la veuve et de l’orphelin…).

Une telle exigence morale permet également de surmonter avec moins de douleur les difficultés de la vie (deuils, ruptures, trahisons…). Lire les grands auteurs tragiques, comme Eschyle (qui dans « Les sept contre Thèbes » narre la lutte fratricide entre Etéocle et Polynice) ou Racine (qui dans « Andromaque » raconte la suite douloureuse d’Oreste qui aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector qui est mort) sera toujours plus utile qu’un enchaînement de consultations chez des psychologues. Entrer en communion avec une œuvre d’art (un tableau de Raphaël ou un vitrail de la Sainte-Chapelle) tisse un lien indéfectible entre notre époque et celles qui l’ont précédée et la suivront. Ecouter une sonate de Beethoven nous permet de tutoyer l’universel davantage qu’en nous abreuvant des syncrétismes musicaux actuels qui relèvent davantage de la cacophonie que du génie. S’inspirer des sacrifices des grands héros imaginaires et réels (Achille et Hector, Leonidas aux Thermopyles…) arrime notre action au temps long. (On peut aussi considérer que les arts populaires apportent quelque réconfort ou inspiration : les dix dernières minutes de « La Strada », mélange de virilité et de sensibilité, ridiculisent les théoriciens de la disparition des genres ; « Le pont de la rivière Kwai » est une ode à l’héroïsme ; « Les amants d’un jour » de Piaf nous préservent de relations éphémères…)

L’ascèse ainsi présentée est le moyen le plus évident de tenir éloignée la mort. Il est toujours étonnant de constater que les athées, qui ne croient pas en l’au-delà, s’empressent d’adopter des comportements en phase avec une interprétation dévoyée des préceptes épicuriens (malbouffe, consommation de psychotropes, alcoolisme…) et précipitent ainsi leur propre fin. A l’inverse, et tout aussi contradictoirement, les croyants, qui par définition estiment que le salut réel a lieu dans l’au-delà, retardent, par les interdits qu’ils se fixent, l’heure de leur jugement. A rebours, la praxis que nous prônons, transformant la vie en aventure et s’enivrant du sacré inhérent aux productions supérieures de l’humain, permet d’atteindre l’ataraxie et de profiter pleinement et le plus longtemps possible de la vie, sans devoir recouvrir aux délires modernes dont le transhumanisme est le dernier avatar.

Dans son magnifique roman « Il fuoco » (« Le feu »), Gabriele d’Annunzio, mis au rebut pour son compagnonnage malheureux avec Mussolini avant que ce dernier ne vît en lui un concurrent et ne s’en séparât, résumait à propos : « Je ne comprends pas pourquoi les poètes s’indignent aujourd’hui contre la vulgarité de l’époque présente et se plaignent d’être nés trop tôt ou trop tard. J’ai la conviction que tout homme d’intelligence, aujourd’hui comme toujours, a le pouvoir de se créer dans la vie sa belle fable. »

L’homme qui crée sa propre fable, en remplissant simultanément les rôles du sage et du guerrier, se rapprochera des vertus du « surhomme » cher à Nietzsche, forgeant dans le marbre sa propre raison d’être au monde et gravant dans l’écorce le génie des siècles. Forcément, entraîné par un tel cercle vertueux, principe philosophique qui rompt avec la logique binaire de la société moderne, un tel être élevé au-delà de sa condition observera le monde depuis ses propres citadelles de résistance que rien ne pourra assiéger, sera compagnon de route fidèle, écrasera l’infâme pour mieux créer des ponts, redonnera sens au sacré en cherchant sa Jérusalem céleste et sa Rome intérieure, prendra et conservera en ses mains son destin, échappera à sa propre obsolescence en tenant à distance sa mort comme fin de toute chose, trouvera son équilibre en privilégiant l’être sur l’avoir, sera chevalier du Bien et du Beau et s’érigera en ami de l’art, de la nature et de la culture.

A l’heure du crépuscule qui s’abat sur nos contrées, il est temps pour l’aigle, majestueux, fier et conquérant, de prendre son envol et pour la louve, protectrice, nourricière et fidèle, de redonner lait à la civilisation, afin de pouvoir savourer les douceurs pastellisées d’une nouvelle aurore.

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