Jusqu'à il y a peu, chaque génération se construisait, en plus d'une culture générale, des souvenirs communs, mélange d'émissions télévisées, de chefs d'Etat portés au pouvoir avant d’être défaits par les urnes ou renversés par des coups d'Etat, de modes vestimentaires et décoratives, de débats de société, d’exploits sportifs, de succès musicaux sur lesquels se sont formés des couples, de films qui ont bercé les imaginaires et d'événements dont chacun saisissait instantanément la portée historique - se souvenant précisément ce qu'il faisait au moment où ils advinrent.
Dans les années soixante, on vivait sous De Gaulle et sous l'oeil de tante Yvonne, on roulait en DS ou en Simca1000 et, si on était italien, en Fiat500, on s'encanaillait sur les rythmes yé-yé, la Nouvelle Vague déferlait sur le cinéma. Une décennie plus tard, dans les soixante-dix, on se déhanchait sur des airs disco, les poteaux carrés de Glasgow empêchèrent les Verts de décrocher la coupe d'Europe – ce qui ne les empêcha pas de défiler sur les Champs-Elysées -, on connaissait les dimanches sans voiture, on admirait indifféremment Montand et Delon - peu importe leurs couleurs politiques respectives. Les quatre-vingt virent s'effondrer le mur de Berlin dont chacun voulait avoir chez lui un morceau et apportèrent les dernières étincelles de génie avant l'extinction des feux : c'étaient les années Canal, les écrivains qui défilaient chez Pivot, Philippe Starck qui redécorait le monde. Dans la décennie quatre-vingt-dix, on rêvait de vivre ses amitiés comme dans la série Friends, Johnny fêtait ses cinquante ans au Parc des Princes, mais c'est dans une autre arène, au Stade de France, que les Bleus soulevèrent la Coupe du monde sous les yeux de Jacques Chirac, avant de défiler eux aussi, mais triomphants, sur la principale artère parisienne.